PONCTUALITÉ / FR
- il y a 2 heures
- 7 min de lecture
C’est de la faute de Fabrizio Mancuso.
Tout a commencé au stage de Gap il y a plus de 15 ans.
J’attends patiemment mes collègues sur la place Jean Marcelin, coeur névralgique de la capitale des Hautes-Alpes. Il est 13h30 et j’attends.
Je jette un coup d’œil sur les cartes des restaurants tout en sachant que je prendrai, comme d’habitude, la spécialité locale : bière-pizza.
Nous avions rendez-vous à 13h.
30 minutes de retard.
J’attends. Arrive alors mon Sicilien préféré, ténor émérite du quatuor Habanera, qui entame gaiement une discussion entre gentlemen :
« Putain Michat, achète toi un portable, on peut pas te prévenir ! ».
A quoi je réponds avec élégance :
« Putain Mancuso, achète-toi une montre, et arrive à l’heure ».
Depuis, Fabrizio n’a plus le droit de goûter mes pizzas (fussent-elles au scopette / private joke).
Je ne suis pas psychorigide.
Je suis bourré de défauts MAIS, je suis ponctuel.
Il ne s’agit pas ici d’optimisation, il ne s’agit pas de frénésie contemporaine et de course contre la montre. C’est presque le contraire.
La ponctualité est un contrat entre plusieurs personnes, une tranche de vie partagée d’un commun accord. Rien de plus, rien de moins.
Qu’autour de ces rendez-vous, avant ou après, votre vie soit douce et tranquille, folle et tumultueuse, oisive et creuse ou frénétique et saturée, cela ne me regarde pas.
Chacun savoure son existence à sa propre vitesse.
Simplement, il m’apparait incorrect qu’une attitude personnelle impacte le choix des autres.
Car c’est bien de cela dont il s’agit : Être à l’heure, c’est respecter la vie des autres.
Que les étudiants se rassurent, si je me permets aujourd’hui cette petite prose moralisatrice digne du vieux con que je suis, c’est que ponctuel, je ne l’ai pas toujours été, loin de là !
J’ai du l’apprendre, à mes dépends. Mais cette leçon m’a grandement servi et je suis donc redevable de la transmettre.
Je me rappelle d’un coup de téléphone à la maison alors que j’avais 15 ans et que je faisais partie de l’ensemble de saxophones de Lyon.
Mon père décroche.
« Serge Bichon à l’appareil » (qui n’était pas exactement le plus tendre des hommes quand il s’agissait du « métier »...).
- Est-ce que Jean-Denis est là ?
Mon père, tout sourire :
- Oui, il regarde France-Allemagne...
- ...C’est dommage, notre concert commence dans 15 minutes ! (Oups).
...Mon père n’a jamais conduit aussi vite de sa vie pour m’emmener à cette petite église au cœur de Lyon et je suis arrivé pour la deuxième partie du concert.
Je n’ai aucun souvenir de la suite...Traumatisme crânien et fractures multiples sans doute :-D !
L’heure c’est l’heure, avant l’heure c’est pas l’heure, après l’heure c’est plus l’heure.
La ponctualité est la politesse des rois.
Les proverbes sont légion.
Aujourd’hui que j’ai plus de temps derrière moi que devant, j’avoue supporter de moins en moins ce que je ressens comme un vol de mon temps. Oui, un vol. Mon temps n’est pas plus ou moins précieux que celui des autres (je n’ai d’ailleurs pas, contrairement à ce que certains semblent croire, un emploi du temps de ministre…), mais c’est MON temps et je revendique le droit d’en faire ce que JE veux.
Quand un étudiant arrive à son cours avec 1 minute de retard, je dis bien 1 misérable insignifiante petite minute, voilà ce qu’il se passe dans ma tête :
1/ « Je suis en train de perdre 1 minute sans l’avoir décidé. Cette minute c’est celle dont je rêvais à 7h04 encore blotti sous la couette chaude après avoir appuyé pour la troisième fois sur le bouton de ce foutu réveil parce que « là, vraiment il faut se lever ». Cette minute, c’est celle que j’aurais pu prendre pour regarder la petite vidéo que mon fils chéri exilé en Thaïlande m’a envoyée ce matin mais que je n’ai pas eu le temps de voir alors que j’en avais vraiment envie. C’est aussi la minute que j’aurais aimé savourer à respirer l’air calme de la colline de Fourvière en ouvrant la fenêtre de la B18 pour trouver l’inspiration et donner des cours au mieux de ma forme. Mais non. A 10 heures pétantes, moi je suis prêt et il n’y a personne. Je ne peux rien commencer, je ne peux pas engager la rédaction d’un mail ou travailler un peu mon saxophone puisque l’étudiant est sensé être là et va arriver d’un moment à l’autre. Je suis pris au piège, je n’ai plus la maitrise de mon temps, je suis esclave d’un gamin de 20 ans qui, à ce moment précis, est entrain de me voler un petit bout de ma vie. Petit certes, mais merde, ma vie ! (bon ok, je surjoue clairement mais vous savez ce que c’est, des fois, dans la tête ça s’emballe un peu...pas vous ? Ah bon) ».
2/ Personnellement, j’aime les tartes au citron meringuée. Quand on m’en offre une (c’est désormais souvent le cas car mes péchés-mignons commencent à être connus) je n’en laisse pas une miette. Pas une miette. Limite je lèche l’emballage pour profiter pleinement de la crème collée au carton.
Une minute, c’est une miette sur une heure de cours.
Mais normalement, la motivation devrait conduire les étudiants à tout faire pour gagner une miette plutôt que d’en perdre une. Car je ne donnerai jamais une minute de plus à un étudiant retardataire. Ce serait d’abord empiéter sur la ponctualité de l’étudiant suivant qui lui, est peut-être réellement motivé. Ce serait ensuite faire trop d’honneur à un étudiant qui ne le mérite pas. En une minute, je peux raconter beaucoup d’âneries, mais je peux aussi, qui sait, donner LE conseil qui produira un déclic important. Et cette potentialité devrait être suffisante pour ne rien perdre des 60 minutes auxquelles les étudiants ont droit. Quand on aime et qu’on a de l’ambition, on profite à fond des opportunités qui nous sont données, sans en laisser une miette !
3/ Au concours d’entrée cette année, les candidats inscrits venaient de France, d’Australie, de Russie, des Pays-Bas, de Croatie, de Belgique, de Taïwan, de Corée, d’Espagne, d’Italie, d’Ukraine, d’Estonie et de Roumanie. Ces jeunes font un effort logistique, financier et passionnel incroyable pour tenter d’intégrer la classe. Merci à eux. Qu’une fois admis, on ne soit pas sur-motivé en profitant au maximum du maximum des cours, c’est une insulte envers l’engagement et l’espoir déçu de ceux qui n’ont pas été reçus.
A quoi j’ajoute que ce service public à la Française est un luxe dont il faut avoir pleinement conscience. Je regretterais qu’il faille arriver à un système tarifaire de type anglo-saxo (qui présentent d’autres avantages par ailleurs) pour que nos « usagers » prennent conscience de la valeur de ce service et de la chance qu’ils ont d’en bénéficier. Combien cela vaut ne peut se mesurer uniquement à combien cela coûte. Une minute de perdue, c’est un budget non utilisé qui s’envole et qui pourrait servir à autre chose ou plus simplement à d’autres qui en rêvent. Et jusqu’à preuve du contraire, on ne roule pas sur l’or. Si je lance demain sur internet un « qui veux profiter d’1 minute de conseils ? », j’aurai des candidats. Et j’en aurai plusieurs. Il faut réaliser la chance de ce que l’on a à l’aune de ceux qui en ont moins. Comme en toute chose, le gaspillage est un fléau et une plaie incompréhensible pour ceux qui n’ont rien.
Il y a toujours des impondérables, bien sûr. Mais ce doit être l’exception, pas la règle. J’ajoute que les "en retard" chroniques se repèrent vite. Et malgré tout leur talent, il arrivera un jour où un professionnel conscient de l’importance de sa tâche leur opposera légitimement un : « désolé, je ne travaille pas avec les amateurs » (comprendre « les mauvais amateurs », ceux qui n’aiment pas réellement la tarte au citron meringuée).
Pour finir, j’ajoute qu’il y a bien sûr dans chaque pays des spécificités culturelles et des codes qu’il faut accepter et dont il faut goûter les avantages et les inconvénients.
Un jour que j’allais jouer dans le sud de l’Italie, mon train avait une correspondance à Milan. Pour des raisons propres aux chemins de fer français, nous partîmes de Lyon avec 90 minutes de retard. J’étais en panique car bien qu’anticipant toujours mes trajets avec soin, je n’avais pas prévu autant de marge. Arrivé à la gare de Milan en sueur le cœur battant, j’appris que le train italien avait lui 4 heures de retard...j’étais donc finalement en avance !
Que dire de ma première tournée en Russie où l’on m’annonce qu’une voiture viendra me chercher « demain », sans plus de précisions. Dans le doute, je suis donc prêt à 8h du mat’... mon carrosse arrivera sur les coups de 14h. Puis le jour d’après, on m’annonce que la répétition avec l’orchestre aura lieu « l’après-midi ». Il fallait comprendre 18h-22h. Okay.
A contrario, un tour au Japon avec mes amis d’Impetus se règle quasi à la seconde près, sans cela, il y aurait semble-t-il offense. J’aime le Japon ;-).
Depuis que je ne voyage plus professionnellement, je ne sais pas l’évolution du monde quant à cette problématique. En France, je la relie quand même à cette immédiateté technologique qui gouverne nos vies et donne l’illusion que le temps est malléable, et que tout un chacun est disponible à tout moment. Ne pas prévenir que le planning change est un cruel manque de savoir-vivre, bien sûr. Mais même en prévenant, changer un plan qui implique d’autres personnes ne vaut guère mieux. Nous ne sommes pas sensés être « à disposition » les uns des autres. Impliqués oui, motivés oui, arrangeants oui, bienveillants oui, mais pas « à disposition ». Nous avons chacun NOS vies.
La ponctualité est le respect et la conscience collective de ce trésor individuel : le temps.
Je suis bien sûr passé sur les conseils du métier que nous autres enseignants transmettons tous à nos apprentis : Arriver (au moins) 30 minutes avant pour commencer chauffé, stabilisé et accordé, en répétition comme en cours. Car il ne suffit pas d’arriver à l’heure, encore faut-il être dans les conditions physiques et les dispositions mentales pour remplir pleinement les tâches qui nous incombent. Time is money à l’orchestre, blablabla, on connaît la chanson…
Vraiment, je ne suis pas un Ayatollah de la propriété privée, j’aurais même plutôt quelques réminiscences d’un idéal collectiviste vaguement post-communiste, mais je vous le dis avec tout l’amour et toute la fermeté dont je suis capable :
- Gérez votre temps comme il vous plait,
- Perdez votre temps si bon vous semble,
- Gagnez autant de temps que vous voulez si vous y croyez,
mais par pitié………….. NE – TOU – CHEZ – PAS – AU – MIEN !











Commentaires