25 ans au CRR LYON /FR

LYON : décembre 1995 – décembre 2020

Petits morceaux choisis




Il y eut trois signaux…

(Du grand-frère au père...)


La première alerte apparut en Slovénie, lors d’un stage d’été à Nova Gorica.

Un grand et beau jeune homme (Aljaž Razdevšek), solidement charpenté comme on peut l’être dans cette région des Balkans, prend son cours avec sérieux et application. Comme à mon habitude, j’enseigne en « grand frère bienveillant » en partageant d’égal à égal. Je dis toujours aux étudiants :

« nous sommes entre artistes, j’ai simplement un peu plus d’expérience que vous ».

Aljaž émet alors le souhait de venir étudier à Lyon, ce qui arrivera effectivement quelques temps plus tard. Sa détermination est sans faille, c’est un projet qu’il nourrit depuis longtemps. Il est extrêmement motivé puisqu’il (me dit-il) « écoute mes disques depuis qu’il est tout petit » 😱 !!!…

Merde ! Je viens de réaliser que nous avons effectivement 20 ans d’écart. 1 génération.

Ce gars et ses amis avec qui je bois des bières me regardent bien comme un de ceux qui pourraient être leur père...

Je n’avais déjà plus de cheveux à cette époque mais je pense que ma barbe a réellement commencé à blanchir ce jour-là !

(Du père au grand-père...)


Le deuxième coup de semonce arriva lors d’une remise des prix après un concours à Pushkino dans la proche banlieue de Moscou.

Quand la jeune fille, presqu’encore une enfant à mes yeux, monta sur scène pour recevoir sa récompense, elle serra respectueusement la main des autres membres du jury.

Arrivée à ma hauteur, je crus bon (en français affectueux attaché à nos délicates marques de tendresse), de lui faire la bise... Je fus alors surpris de voir son visage se décomposer et se tordre de dégoût. C’est avec un air résigné, à la limite de la nausée, qu’elle se plia à ma visiblement répugnante coutume…

Je me remémorais alors soudain les étreintes forcées de ma grand-mère maternelle quand j’étais petit et les traces gluantes de son rouge à lèvres carmin sur mes joues roses. Je compris de suite que pour la gamine, je faisais désormais partie de ces vieux corps défraîchis sentant bon la naphtaline dont le contact physique est un calvaire, voire une insulte à sa toute puissante et insolente jeunesse.

(Du grand-père au cimetière...)


Le troisième et dernier coup décisif vint de mon vieil ami Jean-François Bescond, clarinettiste (personne n’est parfait) et ex-chantre infatigable de mon partenaire américain d’Addario.

Lors d’un repas « professionnel » sur Lyon pour un projet de nouveau matériel, il me glissa d’un air entendu : « ce sera une équipe équilibrée, j’ai pensé que c’était bien d’avoir l’avis d’un jeune comme Guillaume Berceau d’un côté, et de l’autre, celui d’un…...SENIOR comme toi » !!!

Faux-frère, j’en ai presque perdu mon dentier.




Aujourd’hui

Cette année, en décembre, je fête mes 25 ans de carrière au poste de professeur de saxophone au Conservatoire de Lyon. J’ai 49 ans. J’ai donc passé plus de temps de vie avec cette charge que sans. De fait, j’ai également plus d’années derrière moi que devant (en tant qu’enseignant… en tant qu’enseignant bien sûr, mais aussi en tant qu’homme, oops).

En guise d’anniversaire, je livre donc ici un retour sur ce quart de siècle de professorat.

A dire vrai, c’est plus un cadeau que je me fais à moi-même qu’autre chose.

Ce témoignage ne peut évidement pas servir à mes collègues puisqu’ils auront vécu peu ou prou la même évolution que moi.

Certainement pas non plus un mode d’emploi pour les plus jeunes puisque ces derniers sont désormais extrêmement bien formés et bien informés…à grand coup de sciences de l’éducation, psychologie de l’enfant, etc. (en plus de mots dont je ne connais pas vraiment la signification, comme didactique ou méthodologie).

Quand je pense qu’à l’époque, mon vieil ami Gilles Tressos, désormais grand gourou de la formation pédagogique au CNSM, avait obtenu son CA en ayant quasi jamais donné un seul cours de sa vie, je me marre. Les temps ont manifestement changé, mais en bien je pense !

Je vais donc d’abord ME faire plaisir.

Pardon pour cet acte égoïste et très auto-centré.

Le plaisir d’écrire ces quelques lignes me servira également à faire mon propre bilan de compétence-s (j’hésite sur le pluriel), en mettant un peu d’ordre dans mes souvenirs, mes échecs et mes quelques bons moments.

Il me reste 15 ans à tirer, autant faire le ménage avant de tout repeindre…





Récemment...

Récemment, Joshua Hyde a été nommé au Conservatoire de Genève.

Ce poste était véritablement celui dont je rêvais depuis longtemps. Le Conservatoire fait peau neuve et va bientôt se mouvoir en une magnifique cité de la musique. Les projets sont novateurs, les équipes pédagogiques très actives artistiquement et les montagnes aux alentours ne sont pas pour me déplaire.

J’étais vraiment déçu que mon profil n’ait même pas été retenu pour le choix final. J’aurais voulu pouvoir au moins faire valoir mes arguments. D’autant que l’appel de poste stipulait chercher un saxophoniste de renommée internationale, avec une activité de soliste, avec de l’expérience sur les niveaux licence et master, compositeur, improvisateur et maîtrisant le français… ça tombait donc vraiment bien… mon français est impeccable :-) !

Quand Joshua fut nommé, je fus finalement rassuré et sincèrement heureux, car pour le fréquenter sporadiquement depuis longtemps, je sais la qualité de son engagement et la force de sa créativité. J’avais donc été « battu » « à la régulière ». Je me souviens encore d’un jury d’entrée au CNSM ou j’avais été frappé par la manière dont ce jeune Australien arrivait à faire magnifiquement sonner Bach… et ce avec un saxophone, une anche, un bec, un style, un son… qui étaient à des années lumières de tout ce que je pratiquais à l’époque ! Déjà un grand coup de pied dans la jungle de mes petites certitudes. Ce gars a toujours eu un talent fou.

Après lui avoir envoyé mes félicitations (car j’ai toujours un côté fleur bleue quand des jeunes que j’ai vu grandir accèdent aux responsabilités) il eut la délicatesse de me répondre ceci :

« Bonjour Jean-Denis, merci beaucoup pour ton message. C'est vraiment gentil. Si un jour j'arrive à avoir une classe à Genève d'une importance semblable à ce que tu as pu construire à Lyon je serai vraiment fier. Je me réjouis d'avoir cette opportunité, mais ce n'est que le début ! (...) ».

Cela m’a fait chaud au cœur bien sûr, mais a aussi fait tilt dans ma petite tête. « Ce n’est que le début » dit-il… Joshua a raison. Il est trentenaire et sa carrière commence (brillamment). La mienne, sans être complètement finie, est entrain de tirer lentement vers sa fin. On m’a également donné ma chance, il y a 25 ans, j’en ai bien profité, chacun son tour, place aux jeunes ! :-)

En observant les activités de Joshua, en observant le créateur, ses collaborations artistiques, ses choix esthétiques, sa communication, je ne peux que me rendre à l’évidence : il est dans le vent alors que moi j’ai déjà vieilli.

Bien sûr j’ai de l’expérience, bien sûr j’ai un vécu et j’ai construit un certain nombre de choses. Mais, on enseigne pas à 30 ans comme on enseigne à 50, et je pense sincèrement qu’il n’y a pas de plus-value avec l’âge, c’est juste « différent ». Une classe où tout est à construire, comme c’est le cas à Genève, avait indubitablement besoin d’un prof « jeune », j’en ai aujourd’hui la certitude.

Ils ont fait le bon choix.


Je suis ton père

Je fus et resterai toujours un simple professeur de saxophone.

En clair, j’apprends à des plus jeunes comment souffler dans un tuyau en laiton.

Rien de plus.

Je n’ai jamais été un papa.

Je n’ai même jamais été un ami.

Je n’ai jamais été médecin, ni psychologue, ni assistant social.

Je n’ai jamais été kiné, coach sportif ou diététicien.

Pas plus que conseiller financier, conseiller amoureux, grand gourou de la déesse Richnou ou fabuleuse Madame Irma.

… Mais souvent, j’aurais aimé pouvoir l’être !

En fait, j’ai très souvent été « témoin ».

En 25 ans, les jeunes n’ont pas hésité à me confier leur joies, leurs peines, leurs doutes. Ils se sont exprimés, musicalement bien sûr, mais souvent bien au-delà...

Ils m’ont dit leur premières amours, ils m’ont dit leur ruptures douloureuses. Ils m’ont annoncé la maladie, ils m’ont annoncé les divorces, la perte d’un être cher. J’ai traduit des rapports médicaux intimes, j’ai patienté aux urgences... Nous avons parlé des drames familiaux, des séquelles indélébiles, de la vie.

J’ai vu beaucoup de larmes, j’en ai serré plusieurs dans mes bras. J’ai beaucoup écouté. J’ai beaucoup parlé aussi mais je me suis surtout beaucoup tu. J’ai juste été le témoin, celui qui est là quand ce qui sort doit sortir. Je ne les remercierai jamais assez de la confiance qu’ils m’ont témoigné en acceptant mon écoute.

Ils continuent aujourd’hui de m’informer des naissances, des mariages, des carrières. Un mail, une visite, un coup de fil, une question, une ultime leçon quelquefois. Le lien perdure.

Quel lien ? Je ne saurais dire avec précision. Sans doute celui d’une tranche de vie que nous avons en commun. Rien de plus, rien de moins. Je n’ai pas vraiment de mots pour le décrire. Mais cela est fort, cela est réel, et surtout cela est beau. Vraiment.

Bleu pour les garçons, Rose pour les filles.

Mode combat ou mode séduction.

Ce titre est purement provocateur naturellement.

N’empêche, au fil des ans, et jusqu’à mes 40 ans à peu près, percer l’intimité des étudiant(e)s pour accéder à l’espace le plus intime de leur identité et de leur créativité relevait très souvent de ces 2 modes triviaux de sens relationnel.

Le rapport homme/femme s’apparente très facilement à un lien que je qualifie de séduction. Ça n’a rien à voir avec un mode sexué ou de flirt bien sûr.

C’est juste que je fus un homme ( de « jeune » à « pas encore trop vieux » suivant la période), face à des jeunes femmes. Et de fait, utiliser le regard, le silence ou le trouble fut une « technique pédagogique » comme une autre. L’objectif était bien d’obliger l’artiste en devenir (qui souvent à cet âge hésite à se livrer pleinement) à s’exprimer dans ce qu’elle a de plus personnel.

De même, dans le rapport homme/homme, utiliser l’esprit de compétition et le défi corporel pour obliger les jeunes mâles pleins de testostérone à se dévoiler dans ce qu’ils avaient en eux de plus instinctif et profond, fut un levier déclencheur que je me suis très souvent plu à employer.

Dans un grand nombre de cas, lors de ces « séances de vérité », les filles partaient en pleurant et les garçons partaient en claquant la porte.

Ne voyez dans ses mots (quelque peu choquants si ils sont mal interprétés) rien de machiavélique, de sadique, de machiste ou de vicieux. La période 20-25 ans de la grande majorité des étudiant(e)s m’ayant été confié(e)s est un véritable laboratoire, une authentique quête que ces apprentis mènent au plus profond d’eux-mêmes. Le rôle du professeur est quelquefois d’incarner un tiers qui force à réagir, l’avocat du diable diront certains. Dans tous les cas, je sais que ces séances « musclées » ont été bénéfiques et que les étudiant(e)s en sont ressorti(e)s grandi(e)s.

Alors évidemment, après 40 ans… le coup de la séduction tombe à l’eau et le défi sportif, bedaine aidant, devient compliqué :-)

Quand dans le miroir pour chanteurs qui est contre le mur de ma salle B18, j’ai commencé à voir un vieux débris aux côtés de beaux grands gaillards et un vieux pervers aux cotés de jolies jeunes filles, j’ai su qu’il était temps de trouver d’autres ficelles...

Peu à peu, je me suis très naturellement mu en un raconteur d’histoires.

C’est une continuité temporelle somme toute assez logique. Quand 1 génération d’écart fut actée, je suis devenu le témoin vivant d’un passé que eux (les étudiants) n’ont pas connu. Un ancien combattant en quelques sortes. Ce fut alors mon tour de me « livrer », de leur dire comment j’avais par le passé vécu ce qu’ils vivaient aujourd’hui dans leur présent.

En échangeant ainsi nos tranches de vie, la mienne qu’ils ne connaissent pas encore, la leur que je ne connaîtrais plus, je peux à nouveau briser la glace, percer finement leur intimité pour les aider à éclore.

La relation est moins active qu’auparavant, le courant infuse plus qu’il n’électrise, mais il va je pense, tout aussi loin dans nos corps et dans nos esprits.




Lucky Man

Le privilège d’enseigner, c’est que les étudiants ne vieillissent pas. Je fus un prof de 25 ans. Puis 35, puis 45, bientôt 50, mais les étudiants ont toujours 20 ans. C’est extraordinaire. Le temps passe, mais eux ne prennent pas une ride !

En début de carrière au conservatoire (je ne compte pas les années 17-24 ans même si elles furent riches d’enseignements et d’aventures !), j’avais des étudiants de mon âge, et quelques-un même un peu plus âgés. J’ai aujourd’hui clairement l’âge de leurs parents. Ce contact avec la jeunesse est LE cadeau de ce métier.

Pourquoi me direz-vous ? Pourquoi ce lien quotidien avec la jeunesse est-il si précieux ?

Par paternalisme ? Non.

Par émulation ? Non plus.

Par nostalgie ? Encore moins.

Ce que révèle la jeunesse quand on la côtoie comme les enseignants ont la chance immense de le faire quotidiennement, c’est la beauté. Le beau. C’est cela, rien d’autre.

C’est une évidence qui dépasse très largement la fraîcheur physique ou la candeur intellectuelle. La jeunesse nous montre la voie, de fait. Elle éclaire ce vers quoi nous devons tendre, dans nos vies, notre être profond, dans notre art.

Je ne parle pas ici de la beauté physique dans son acception esthétique basique. Oui la jeunesse gomme bien des défauts que mère Nature se fera un plaisir de révéler et d’amplifier avec les années, mais le propos n’est pas là. Tout œil un peu créatif peut d’ailleurs s'amuser à voir dans chaque jeune le petit vieux ou la petite vieille qu’il/qu’elle ne manquera pas de devenir. Mais cette beauté du diable n’est qu’une infime partie du rayonnement lumineux que dégage une jeunesse en marche.

Les étudiants sont beaux car ils cherchent. Ils sont beaux car ils doutent, il découvrent, ils apprennent, ils ont soif, ils ont faim. La jeunesse a ceci qu’elle est en pleine explosion de vie, d’ambition et d’humanité. Faire face à cette beauté, c’est comme un élixir de jouvence. Une piqûre de rappel. Bizet : « Il faut produire ; le temps passe et il ne faut pas claquer sans avoir donné tout ce qu’il y a en nous ».

La jeunesse est généreuse, elle donne à longueur de journée. Elle se donne. Avoir le privilège d’observer une classe, c’est pour un enseignant jouir d’une vision globale quasi divinatoire, une vision globale d’êtres en devenir, une sorte de condensé d’humanité. Et parce que cette humanité, encore jeune, tolérante, ouverte, créative, généreuse nous montre la voie, alors cette beauté a toutes les qualités pour nous rendre beau à notre tour.

Quoi de plus fascinant, motivant et nourricier pour un artiste, que d’avoir en permanence sous les yeux, des modèles de perfection ? La nature est décidément bien faite :-)

Enseigner jeune est-il une imposture ?

J’ai enseigné pour la première fois au stage de Gap alors que je n’avais que 23 ans. Le poste de Lyon me fut offert pour mes 24 ans. Celui d’assistant au CNSM pour mes 25 ans.

Enseigner c’est à minima transmettre. Mais avant de transmettre, il faut savoir. Mais que sait-on à ces âges-là ? A priori pas grand-chose, et pourtant…

Je me souviens avoir donné des cours de culture musicale à des adultes quand j’avais 19 ans.

Dans les faits,

- je lisais souvent émerveillé un bout de « l’Histoire de la musique occidentale » le matin après le petit-déjeuner (dans le bouquin de Massin, Ed.Fayard),

- j'écrivais une synthèse dans les heures qui suivaient,

- j’achetais les disques à la Fnac dans la foulée,

- je me gavais d’écoute tout l’après-midi,

… et j’enseignais ce que j’avais fraîchement découvert 5 heures plus tôt le soir même !

Pourtant, mes étudiants amateurs semblaient heureux. Je passais des heures mémorables à former des mélomanes et à m’instruire très largement par la même occasion. Notre petit groupe avait par ailleurs une dynamique culturelle et amicale qui dépassait largement le cadre de l’école de musique.

Alors avec le recul, en observant le travail de mes collègues plus jeunes et en me remémorant mon propre parcours, j’en arrive à cette conclusion : la bonne question n’est pas « que sait-on ? », mais

« que transmet-on ? ».

Et jeune, la chose la plus précieuse que l’on transmet n’est pas ce que l’on sait (ce serait difficile…) mais bien ce que l’on est. L’énergie, la fougue, l’appétit.

Comme un papa ou une maman qui transmet par le simple fait (entre autres) d’être présent aux côtés de l’enfant, il faut se contenter d’exister en tant que modèle passionné. On transmet des connaissances bien sûr, mais on transmet d’abord un amour de l’art, un état d’esprit, une soif de savoir, un émerveillement, une joie de pratiquer la musique, une volonté palpable de s’améliorer, un travail de recherche jamais rassasié… bref, tout ce qui par effet de miroir amène l’être qui nous est confié à devenir un véritable « étudiant ».

Et là est bien la clé : bien enseigner c’est d’abord donner à l’autre l’envie d’apprendre !

La qualité de l’apprentissage tient plus de l’appétit de celui qui a faim (l’étudiant) que de celui qui le nourrit (l’enseignant).

Par conséquent, le meilleur modèle pour l’étudiant est le professeur qui est étudiant lui-même, parce qu’il l’est réellement ou parce qu’il l’est resté malgré les années de labeur.

Bonne nouvelle donc, ce constat dédouane tous les jeunes de leurs doutes ou complexes possibles à enseigner tôt : le jeune prof n’est pas sensé savoir ou même trouver… il est juste sensé chercher ! :-)


Le déplacement progressif du centre.

Ce qui a caractérisé mes jeunes années de professorat, c’est que je me plaçais au centre.

Dans la relation prof/élève, mon inexpérience, mon égo et ma volonté de bien faire faisaient de mon propre travail (et non celui des élèves) l’objet principal de mes recherches. Je m'auto-formais et je m'auto-nourrissais, égoïstement.

Alors bien sûr, les petits bénéficiaient de cette énergie et de cette passion qui m’animaient, mais je pense rétrospectivement que l’engagement et le point d’honneur que je mettais à fournir les meilleurs cours possibles tournaient d’abord autour de ma petite personne.

A ma décharge j’avais 17 ans quand j’ai commencé à enseigner à l’école de musique de mon village (Genas, où j’habite toujours). Je n’avais donc il est vrai, pas encore quitté le nombrilisme propre aux années adolescentes…

Avec le temps, avec la nomination au conservatoire, la confiance, la réflexion, les premiers résultats gratifiants, le processus a changé. Ne ressentant plus ce besoin de prouver ma légitimité, l’étudiant est peu à peu passé au centre de mes cours.

Tout part désormais de lui/d' elle, son ego, son expérience, son travail, sa recherche, ses critères d’évaluation etc.

Avec les années, ma pédagogie me semble plus « apaisée ». Ne plus être en quête de reconnaissance permet ce luxe incommensurable : donner sans rien attendre en retour.

Il est amusant de noter que depuis 3 ans, je donne des cours d’Aïkido aux enfants. Et de fait, le processus est le même. Je sais que trop souvent mes cours tournent trop autour de mes propres objectifs, de mon actualité d’apprenti aïkidoka, mon énergie du moment, mes blessures éventuelles (dues à mon état de décomposition avancée… ).

J'ai de nouveau tout à prouver, tout à apprendre, tout à construire.

Je sais bien qu’il me faudra apprendre à « sentir » l’énergie du moment, à m’adapter et à servir l’évolution de mes jeunes apprentis et non celle du jeune prof que je suis.

Malheureusement (ou heureusement), l’expérience acquise dans un domaine n’est pas directement transposable à un autre.

Il faut refaire tout le chemin. Je dois donc chercher. CQFD.

Comme en musique, le processus promet d’être long.



Meeeeeeeeeeeeees étudiants

Les étudiants sont de passage. Ils ne sont pas « nos choses ». Nous ne sommes d’ailleurs pas leur professeur, mais juste un de leurs professeurs… et quoiqu’on en pense, pas forcément le plus marquant.

Leurs années d’apprentissage sont un chemin dont nous ne sommes qu’une seule pierre, angulaire ou pas !

Dans tous les cas, il est important de prendre le parcours de l’étudiant dans son intégralité et de garder à l’esprit :

- qu’il y a eu d’autres enseignants avant nous,

- qu’il y en a d’autres en même temps que nous (dans les autres disciplines),

- qu’il y en aura sans doute d’autres après nous.

Nous faisons partie d’un package.

Le meilleur professeur pour chaque étudiant, c’est d’abord l’étudiant lui-même.

Il est le seul centre, le seul point commun à l’intégralité de son histoire.

Les étudiants peuvent légitimement être fiers lorsqu’ils le méritent. L’enseignant du moment ou d’un passé proche, doit par contre avoir l’humilité de se contenter d’être heureux par tendresse désintéressée, rien de plus.

Il est beau de se réjouir de la réussite d’un être cher de manière distanciée. Il serait ridicule d’en tirer une quelconque gloriole en revendiquant sa part de mérite par procuration.

L’étudiant ne nous appartient pas.

Et en avoir conscience est important. Vraiment.

Cela évite plusieurs écueils. J’en vois au moins 3.

1/ A son image

L’erreur classique consiste à vouloir créer l’élève en étant soi-même «le modèle ».

Je me souviens (et en garde aujourd’hui encore un souvenir amer) avoir commis le pire crime d’enseignant auto-centré que l’on puisse commettre. De toute ma carrière c’est sans aucun doute le moment où j’ai été le plus… CON ! (il y en a forcément pleins d'autres en réalité mais soyez gentils de les garder pour vous, c'est un peu mon anniversaire *).

J’enseignais donc au stage de Gap à Yan Lemarié qui a fait depuis la carrière que l’on sait. Je jouais Selmer à l’époque alors que lui jouait Buffet. En parlant du concerto de Glazounov, je me souviens avoir dit quelque chose du genre : « tu ne peux pas bien jouer cette œuvre puisque tu ne joues pas Selmer » !!!

Outre le manque d’intelligence que cette remarque révèle, outre le manque de culture relatif à tous les éminents saxophonistes ayant brillé dans ce répertoire sur des marques multiples et variées, il faut comprendre ce qui m’avait amené à une remarque aussi stupide et erronée (et désobligeante, et contre productive je sais je sais je sais… ).

L’idée était sans nul doute : « avec ton matériel, tu ne peux pas jouer cette pièce… comme moi ». Moi moi moi. J’en ai encore honte aujourd’hui. Et sans vouloir me dédouaner d’un tel acte de bêtise, j’espère au moins que l’avouer publiquement témoignera de ma volonté de rédemption. Amen.

Le mimétisme fait partie intégrante du rapport prof-élève. Bien sûr. C’est même la forme la plus naturelle et instinctive de l’apprentissage : parler, marcher, dire des gros mots… Il est cependant important de laisser l’outil d’imitation prendre la place qui lui est due sans en faire LA ligne de conduite de l’enseignement.

Pour cela il faut partir de l’élève et non de nous-même.

Son chemin est son trésor, c’est ce qui le définit en tant qu’Homme et le définira plus tard en tant qu’artiste. Nous devons donc être à SES côtés, à SON service pour l’emmener là où IL/ELLE souhaite aller. Et si il ne le sait pas encore, le soutenir pour qu’il trace son chemin, souvent très éloigné du nôtre.

La distance avec l’étudiant évite donc ce premier écueil : être tenté de le former « à son image ».

2/ Le transfert

La deuxième erreur fut de me projeter dans les prestations de chaque étudiant. Je me rappelle avoir vécu leurs concerts aussi vivement que si j’étais moi-même sur scène. Mon corps réagissait comme si ce que j’entendais sortait véritablement de moi.

Ils jouaient faux ? C’était comme si JE jouais faux.

Ils manquaient d’énergie ? MA faute.

Ils avaient un son défaillant ? MON son était défaillant.

Un concours infructueux ? JE les avais sans doute mal préparés.

Une technique hasardeuse ? Bon OK ça c’est moi… etc etc etc.

Les concours étaient un calvaire, les auditions un supplice. Rétrospectivement, même si cela ne se voyait pas, je pense que je vivais en tant que prof ce que l’on voit sur certaines vidéos, ces enseignants, ces parents qui gesticulent au fond de la salle en mimant le rythme, le geste et l’attitude que leur protégé(e) est sensé(e) exécuter parfaitement sur scène.

C’est insupportable. Pour tout le monde. Il faut arrêter avec ça, ne jamais faire de transfert. C’est en fait nuisible à l’enseignant, mais aux étudiants également.

De son côté, l’enseignant perd la clairvoyance permettant de mettre en place un axe et un plan de travail sur la durée.

Car ceci est bien le véritable critère d’une pédagogie efficace : le niveau avant formation, le niveau après formation. Prendre le novice de là où il est actuellement et l’emmener plus haut dans un futur meilleur.

Aujourd’hui, tous mes étudiants ont un haut niveau… mais ils ont déjà un haut niveau au concours d’entrée !!! Très honnêtement, le travail est facile.

Si l’on veut mesurer la réelle qualité d’une formation il faut simplement comparer comment ça sonne avant et comment ça sonne après.

Et pour cela, il ne faut pas être noyé dans l’émotion dévorante de la projection immédiate. Il faut voir et envisager les choses... « froidement », sur le long terme.

J’ajoute qu’il est inutile de se rendre malade à cause d’une implication trop forte dans ce travail passionnant. Enseigner est un privilège et un honneur. Pas besoin néanmoins de se faire un ulcère pour être un professeur méritant. La vie se charge malheureusement elle-même de ce genre de vacherie...

Du côté des étudiants, le stress généré par une pédagogie trop intrusive est souvent néfaste. Un adulte épanoui peut encaisser un très forte dose de pression. Il peut la gérer voire la transformer en énergie positive.

Les jeunes par contre, n’ont pas besoin de nous pour se sentir mal… alors autant ne pas ajouter de l’huile sur le feu.

Passionné oui, envahissant non. Persévérer oui, s’acharner non. Tout vient à point qui sait attendre.

Il faut même savoir abandonner de temps en temps. Lâcher prise et accepter le fait qu’une progression qui ne vient pas n’était tout simplement pas encore prête à éclore.

La distance avec l’étudiant évite donc ce deuxième écueil : rendre tout le monde « malade ».

3/ La secte

J’aime l’idée de la tribu. J’aime l’idée du style reconnaissable. J’aime l’idée du clan, du bien commun par delà les générations et l’esprit de promotion année par année.

Mais dans l’esprit de la fameuse citation de Romain Gary « Le patriotisme c'est l'amour des siens, le nationalisme c'est la haine des autres » ; j’ai toujours veillé à construire (j’ai essayé en tous cas) un « esprit d’école » sans favoriser un « ego d’école ».

Cultiver une identité et des valeurs communes me semble être une belle chose. L’école lyonnaise c’est à la fois un lieu, un centrage du son, un phrasé, un héritage pédagogique, un répertoire et surtout des décennies d’étudiants ayant passé des heures à perfectionner la maîtrise de leur art.

J’ai toujours souhaité que les jeunes artistes soient fiers de leur école. J’ai toujours souhaité également qu’ils puissent identifier clairement ce qui fait leur spécificité en connaissant les autres choix qui sont faits dans le reste du monde. Il y a tout autant à apprendre en observant ce qui nous rassemble que ce qui nous différencie.

Entre 18 et 25 ans, le piège est de penser que son enseignant détient LA vérité et que par conséquent tous les autres sont dans l’erreur.

Cette manière de penser est sans doute un réflexe naturel (qui a dit « spécifiquement français » ? ;-) ) qui permet de cultiver une forme de confiance nécessaire à la progression en évacuant tous les doutes possibles.

L’équilibre consiste à ne pas douter de la formation que l’on reçoit, sans pour autant se couper des formations qui se pratiquent ailleurs. L’ouverture, la curiosité et le changement tout autant que la stabilité, les racines et l’héritage.

C’est naturellement l’esprit critique du professeur qui va guider, chez l’étudiant, la bonne (ou mauvaise) manière de penser son rapport aux autres écoles.

Pour garder l’esprit libre, clairvoyant, pour conserver un regard neutre qui seul permet de « remplir sa tasse », là encore l’enseignant doit entretenir une distance avec les élèves.

Profs et élèves ne sont pas 1.

Il n’y a rien de pire que la consanguinité ;-).

L’enseignant doit être le phare qui guide et sert de référence, mais également le phare qui éclaire les autres pratiques et invite au voyage.

Il n’y a bien sûr aucun mal à motiver, encourager et pousser les étudiants à être fiers de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont. Il existe véritablement un « orgueil bien placé », source de confiance donc de progrès.

On peut se grandir en se trouvant bon ! Par contre, on ne se grandit jamais en trouvant les autres mauvais. Jamais.

Pour éviter ce mélange des genres et favoriser un esprit ouvert, là encore, chacune des 2 parties (enseignant et enseigné), doit rester à sa place. 1 seul cerveau pour toute une classe et c’est la pensée unique avec toutes ses dérives garanties.

La distance avec l’étudiant évite donc ce troisième écueil : l’enfermement « sectaire ».

Construction (1995-2005)

Les 10 premières années m’ont servi à bâtir la classe. Jean-Yves (Fourmeau) m’avait lui-même dit « tu verras, les 10 premières années, il faut dire oui à tout ». Et c’est ce que j’ai fait (en tout bien tout honneur).

Je fus donc d’abord un honnête professeur, transmettant le répertoire, soignant la maîtrise instrumentale, réparant les lacunes techniques, motivant les troupes etc.

En héritant de la classe de Serge Bichon, j’avais naturellement une certaine forme de pression, l’enjeu majeur ayant été : faire entrer des gens au CNSM de Paris. Le stage de Gap m’a clairement servi d’agence de recrutement. Les étudiants étrangers ont commencé à intégrer la classe et avec eux son lot de petits succès. Avec le temps, j’ai pu me payer le luxe de la prise de distance. Je pense vivre aujourd’hui très sereinement ma relation aux étudiants. Et voir les anciens passer me dire bonjour en B18 me rassure à la fois sur le fait que mes premières années n’ont pas été qu’une course frénétique vers l’efficacité à tout prix, et que la distance que je prêche aujourd’hui n’engendre pas non plus un quelconque manque de chaleur humaine.

L’Artisanat Furieux (notre ensemble de saxophones) a permis de former et de souder le groupe. La force d’une pratique d’ensemble qui peut fédérer une classe entière est immense. Elle vient largement contrebalancer la solitude de l’apprentissage instrumentale dans laquelle les étudiants sont quotidiennement enfermés. Il fut le chantier de nombreuses œuvres nouvelles et de nombreux arrangements. Beaucoup d’étudiants y ont noué des amitiés solides, poursuivant par là même l’histoire de « l’École Lyonnaise ».

Le travail hebdomadaire avec piano en cours collectif donne un semblant de mini-concert chaque semaine. La mémorisation et la transposition des Ferling a apporté un peu de sang neuf. Une écoute.

La première décennie vit les étrangers de tous pays affluer, et avec eux la découverte de nouvelles cultures, de nouveaux répertoires, de nouveaux langages, de nouvelles sonorités musicales et humaines…

Je n’avais pas mesuré à l’époque l’impact énorme qu’eut le poste d’assistant au CNSM de Paris. Étant de nature absolument hermétique aux récompenses, médailles en chocolat et titres en tous genres, je ne voyais pas ce que ce job à mi-temps me payant mes études de composition (même si passionnant et inespéré au demeurant) pouvait avoir de monumental dans l’esprit de certains, vu de l’extérieur. Je l’ai compris 4 ans plus tard, lorsque finissant mes études je décidai logiquement de lâcher l’affaire. De l’avis de beaucoup, ma décision était incompréhensible. « Prof au CNSM à 25 ans et tu arrêtes ? Folie ! ».

Oui mais voilà :

1/ je n’étais pas prof mais assistant

2/ je n’avais pas un temps complet

3/ J’ai fais Lyon-Paris toutes les semaines pendant 10 ans

4/ J’avais suffisamment à faire avec ma classe Lyonnaise

5/ Le métro Parisien, vraiment, ça pue.

N’empêche, les 10 premières années ce fut ça : l’effet prestige du CNSM, le marché aux talents pendant le stage de Gap, et une antichambre du CNSM pour beaucoup. Claude (Delangle), pour m’avoir fait confiance si tôt, eut une sacrée dose de toupet doublée d’une sacré dose de confiance. Je ne lui serai jamais assez reconnaissant pour ce qui reste encore aujourd’hui, un de mes faits d’armes les plus prestigieux.


Coaching (2005-2015)

De professeur, je suis peu à peu devenu coach.

Les étudiants arrivant à Lyon étaient de plus en plus brillants et parfaitement formés avant même d’intégrer la classe (que fait-on pendant 4 ans avec un saxophoniste qui joue la Sequenza VIIb par cœur pour son concours d’entrée ?… ). Du coup j’ai commencé à arrêter d’enseigner les gammes et les cahiers d’études pour devenir une sorte de classe préparatoire aux concours internationaux. Les temps de formation sont passés de 4 années à 3, puis de 3 à 2, quelquefois 1 seule année pour les plus chanceux réussissant leur concours dès la première année.

Et les étudiants ont commencé à défiler… ils étaient de plus en plus forts et restaient de moins en moins longtemps. J’étais en quelque sorte en master-classe permanente. Non pas celui qui forme et qui éduque sur le long terme, mais celui qui produit l’électrochoc, celui qui bouscule et met le feu aux poudres. Je ne concevais pas le feu d’artifice, j’allumais juste la mèche.

Cette mission me convenait parfaitement puisqu’en parallèle, je profitais de nombreux concerts couplés aux traditionnelles master-classes et me gargarisais donc d’être ce que l’on appelle pompeusement un artiste-enseignant… dans mon cas, quelqu’un qui n’a pas assez de talent pour ne vivre que de son art et/ou pas assez de couilles pour quitter le confort garanti d’un poste de pédagogue titulaire.

N’empêche, j’ai vécu 10 ans en professeur voyageur,

  • affinant mes cours sur les œuvres majeures du répertoire (et les répétant quelquefois quasi mot pour mot aux 4 coins de la planète)

  • perfectionnant mes conseils techniques aux mêmes erreurs qui ne manquaient de se produire aux mêmes endroits...

  • répétant avec un à-propos confondant de fraîcheur, les mêmes blagues dans un anglais toujours aussi approximatif...

  • livrant avec de plus en plus d’efficacité le truc ultime infaillible permettant de triple-détacher dans le suraigu en quarts de tons quand on n’a pas de dents…

J’ai enseigné Desenclos, Glazounov, Ibert et Berio des centaines de fois. J’étais devenu une sorte de mercenaire de la formule master-classe/concert. Le nombre de demandes ayant rapidement été très largement supérieur à ce que je pouvais accepter, ces années glorieuses ont généreusement gonflé mon égo (qui n’en avait pas vraiment besoin) autant que mon portefeuille (qui en a largement profité).

Mais comme disait Messiaen : « un enseignant qui parle beaucoup ne peut que soit se contredire soit se répéter ».

Le pédagogue qui ne se renouvelle pas assez, tout comme le créateur frappé de diarrhée créatrice, se meurt petit à petit. C’est le danger de trop en faire. On finit par jouer son propre rôle, comme les acteurs qui finissent par n’être que ce à quoi l’on s’attend.

Master-classes

La master-classe est un exercice particulier qui demande une réelle volonté de faire le show.

Séduire l’étudiant tout en divertissant le public pour intéresser les deux. Ce fut peu à peu ma routine. Et j’ai adoré ça pour être honnête.

Sur les dernières années, j’ai pourtant pêché par un seul travers mais il fut de taille : mes master-classes ont peu à peu été bien plus brillantes que mes concerts eux-mêmes !… L’enseignant avait mangé l’artiste, j’avais créé de la pédagogie en arrêtant de créer de l’art proprement dit.

Je ne regrette rien. Vraiment j’ai vécu des années extraordinaires auprès de tous ces jeunes. Mais la question de la mission artistique reste centrale. Nous devons impérativement rester des artistes qui enseignent, et non des enseignants qui font toujours éventuellement un peu de musique. Sauf dans le cas exceptionnel de ceux qui ont vécu exclusivement sur scène pendant des décennies et passent à l’enseignement comme une reconversion de fin de carrière (en saxophone classique ???… ), l’art doit conserver sa place centrale. Dans mon cas, enseigner sans véritablement créer avait peu à peu vidé ma pratique de son sens profond.

Et puis il persiste encore cette sensation d’être un imposteur.

Expert, oui, sans doute. Avec les années je suis devenu un expert. OK. Mais un Maître ? Allons donc !

En tant qu’étudiant, j’ai toujours attendu d’un maître qu’il me tire des larmes sur scène, ou qu’il change le cours de ma vie et ma vision du monde en une seule leçon.

Pas juste quelqu’un qui a plus d’heures de vol que moi et que j’envisage d’égaler un jour à force de travail et de technique savamment construite.

Non, quelqu’un qui me fait entrevoir un ailleurs, quelque-chose qui m’échappe, un monde qui n’est pas accessible à mes capacités de raisonnement ou d’approche logique. Un monde auquel je ne peux accéder que par les sensations.

J’ai rencontré des maîtres de toutes sortes, par le langage (Levinas), par l’aura qu’ils dégagent (Stockhausen), par leur science (Brendel).

Mais moi, légitime en « master-classe » ? Non. Les mots ont un sens qu'il faut respecter. Je préfère, comme le préconise d’ailleurs Claude, parler de « cours public ». Ce n’est rien de plus que ça. Ça n’empêche pas de prétendre à des cours publics de qualité ! Mais il faut savoir rester à sa place.


Solo

Bien sûr, pendant les 3 heures de cours public, tous les yeux du public sont tournés vers vous, et l’on profite alors égoïstement en solo intégral de ce surplus d’attention. Pendant le concert, durant les 30 minutes devant l’orchestre idem, on est la petite star du moment, solo !

… Mais pendant les 10 heures de vol-aller et les 10 heures de vol-retour, c’est solo également. A l’hôtel, la nuit, pendant les heures creuses, dans les coulisses, quand les autres répètent… c’est solo encore et toujours. Même dans le plus beau des palaces, un petit-déjeuner « solo » a toujours quelque-chose de pathétique.

Bien sûr j'ai toujours transmis avec passion, enthousiasme et réconfort à qui voulait l’entendre. Je n'ai jamais triché sur scène.

Mais c’était très largement insuffisant.

D’autant que je m’étais juré il y a une trentaine d’années, de ne jamais devenir un de ces professeurs qui jouent moins bien que leurs étudiants. Et très honnêtement, la limite à ne pas franchir se rapprochait dangereusement...

Quand j’eus réalisé que je composais peu, que j’avais arrêté d’improviser et que je ne commandais ni créais d’œuvres nouvelles, j’ai pris une année sabbatique. 0 concert, 0 master-classe. Cash. 2015.


Come-back (2015-2020)

A ne plus fréquenter la scène pendant 1 année entière (qui s’est même prolongée un peu), j’eus peu à peu cette formidable révélation (que les artistes pop ont en général vers 14-15 ans, c’est dire si je suis en avance… ) : je devais jouer MA musique.

Un jour mon vieil ami Nicolas Prost m’avait dit : « toi, ce qui t’a tué, c’est le répertoire, les Desenclos, Ibert et compagnie ». Au regard du nombre incalculable de sauciflards que cette andouille a ingurgités tout au long de sa carrière, je m’étais permis d’émettre de sérieux doutes. Mais Nico avait (une fois de plus) raison (il partage en cela une sorte d’instinct inné de la prédiction perspicace avec feu Serge Bichon).

Je suis donc reparti sur les routes, pour jouer Shams, The Dark Side, Songbook, Kokoro et Inner…

Cool. J’ai commencé à bosser dur l’improvisation, l’objectif étant de véritablement composer en temps réel. Cela m’a demandé un travail colossal pour retravailler mes gammes et intervalles en quart de tons, repenser tout mon jeu et mes réflexes en overtones. J’ai bien avancé, mais pas assez loin, et surtout avec trop peu de constance. Repartir à zéro à 45 ans dans un domaine où l’on est sensé déjà être un expert demande une motivation hors norme. Je ne l’ai pas eue. Trop fainéant sans doute. De plus, une autre vérité s’est peu à peu révélée… même quand on joue sa propre musique, les aéroports sont toujours aussi froids, les répétitions toujours aussi courtes et les selfies toujours aussi assassins ;-).

De plus, je dois avouer que mon cerveau est de moins en moins rapide. Quant à ma capacité de travail, elle à clairement tendance à s’amenuiser. Composer et jouer demande du temps pour le faire à haut niveau sur les 2 fronts. C’est une énergie qui m’échappe et je me vois contraint de faire des choix.

Encore 15 ans…

Considérant donc tous ces jeunes qui finalement jouent largement aussi bien que moi (ou aussi mal, question de point de vue),

Considérant mon incapacité à nourrir et renouveler mon jeu en tant qu’interprète,

Considérant également le nombre de pièces imbuvables qui fleurissent dans les congrès mondiaux (c’est méchant ça, mais...),

Considérant des événement personnels indépendants de ma volonté qui ont miné ma motivation,

j’en suis arrivé à la conclusion que ma mission devait désormais être de créer du répertoire et de rester à la maison.

A dire vrai je ne suis pas du tout persuadé d’être un compositeur honorable. Je pense même avoir plus de facilité à écrire des textes littéraires que des textes musicaux. Mais bon, la vie en a décidé autrement.

J’ai donc désormais pour projet de composer, et d’orienter mon travail plus spécifiquement vers la musique de chambre. Partager (et pas seulement entre saxophonistes), voici ma clé. Nous sommes toujours trop orphelins lorsqu’il s’agit de jouer avec quatuor à cordes, en duo avec clarinette, en trio avec flûte et piano… Je vais essayer de remédier à ce manque.

L’intégration du saxophone dans le monde de la musique classique ne se fera pas par l’orchestre, j’en ai la profonde intuition. Il se fera par la musique de chambre.

Je pense que mon écriture, très classique il faut bien l’avouer, peut inviter les autres artistes à se joindre à nous, là où des musiques contemporaines plus complexes peuvent (quelquefois légitimement) les rebuter.

Je ne prétends pas à la qualité, mais je me sens capable d’écrire des œuvres correctement charpentées à défaut d’être génialement inspirées. Au moins j’aurais essayé.

La « sonate en bleu » dédiée à Maria Nemtsova et Vitaly Vatulya sera ma première pierre. Les deux mouvements déjà composés pour le duo avaient quelque chose d’incomplet lors de leur création. Il m’apparut lors d’une nuit mouvementée que cette sonate se devait d’être un trio. Tout prenait désormais sens. La sonate en bleu sera donc un trio piano/saxophone alto/violon. Il me reste un mouvement à pondre avant de la mettre en ligne… à suivre !

C’est l’objectif fixé désormais… jusqu’au prochain naturellement :-D

J’ai comme beaucoup une capacité innée à édicter de grandes règles et de grands principes que je suis incapable de suivre plus de 3 semaines… (mon prochain régime commence d’ailleurs lundi ;-))

J’ajouterais que cette décision de quitter un (long) moment la scène améliorera grandement mon bilan carbone :-), « chic planète » en sera ravie.


Remerciements (en me limitant aux collègues français)…

à Claude (Delangle). Il m’a appris la constance, la force mentale, la puissance du travail. Il m’a fait confiance dès mon plus jeune âge. Il a toujours été là dans les moments clés de ma carrière… par un curieux hasard, qui évidemment n’en était jamais un.

à Jean-Yves (Fourmeau). Il m’a appris qu’être heureux rend les autres heureux également. Il m’a montré que voir la beauté chez les gens les rend beaux et bons. C’est une évidence pédagogique qu’il m’a transmise sans avoir été mon professeur. Magique !

à Vincent (David), dont le cerveau, même ralenti 8 fois surpassera encore très largement la vitesse moyenne des individus lambdas dont je suis. Face à un tel extra-terrestre, je me sens toujours petit et lent. Et c’est en fait un merveilleux cadeau pour avancer quoiqu’il arrive.

Je profite d’ailleurs de l’occasion pour témoigner ici et parier sur l’avenir : si Vincent est indéniablement un très grand saxophoniste, son talent de compositeur est encore plus grand… ce qui n’est pas peu dire. Plus j’enseigne sa musique en cours, et plus c’est une évidence. C’est une très bonne nouvelle pour le saxophone dit « classique »… et une très mauvaise nouvelle pour les futurs étudiants qui seront du coup obligés de monter leur technique à un niveau de dingue pour jouer son répertoire :-)))).

à Fabrizio (Mancuso), le plus doué d’entre nous, il transforme véritablement le plomb en or. Donnez lui une casserole, un balai, un chou-fleur ou n’importe quoi, il vous en fera de la musique… et de la bonne ! C’est inexplicable.

Quand je me pose des questions existentielles sur l’utilité de la musique, je pense à lui, et tout s’éclaire.

à Jean-Charles (Richard), qui après avoir fait le CNSM en classique puis en jazz m’avait dit : « le plus dur n’est pas de gravir une montagne, mais de redescendre pour en gravir une deuxième ». Quand je vois l’émotion que me procure la musique sortant de ses saxophones, je me dis que ça vaut vraiment le coup de se remettre en question, encore et toujours.

à Christian (Wirth), dont la qualité du jeu est une référence qui me sert d’étalonnage pour ne pas oublier ce que « jouer merveilleusement » veut dire. On ne peut jamais être le meilleur bien sûr. Au mieux, on est parmi les meilleurs. Mais on peut être le favori de quelqu’un. Et incontestablement, de tous les sopranistes classiques, Christian est pour moi le plus grand.

à Nicolas (Prost) enfin, dont l’humour à 2 balles, les goûts de chiottes, l’hyper activité chronique, la passion exotique pour les tortues, la boulimie organisatrice, l’état euphorique constant, me rappellent que l’on peut avoir deux caractères diamétralement opposés… et s’aimer pourtant d’une amitié durable, tendre et sincère.

Je n’oublie pas mes autres amis du quatuor Habanera, mes grands frères du quatuor Diastema, et mes premiers compagnons du quatuor Argan. Ils m’ont tous accompagné durant ces 25 années et même si mon caractère d’ermite me rend quelque peu asocial (non je n’ai toujours pas de téléphone portable), ils ne doivent pas douter de la constance et de la douceur de mes fraternelles pensées.

Perles (bonus)

De nombreux étudiants prennent contact par email avant de venir à Lyon.

Beaucoup sont étrangers et font néanmoins l’effort d’écrire en français.

L’expérience prouve qu’il faut se méfier de 2 choses : la saisie semi-automatique et la traduction google…

1/ Une étudiante Japonaise m’écrit une lettre (en Français) dans laquelle elle tente des formulations très respectueuses. Comme elle sait que j’accueille les étudiants avant le concours d’entrée pour les écouter et les conseiller, elle souhaite prendre un cours quelques jours avant la compétition.

Victime de la saisie semi-automatique, sa dernière phrase « pourrions-nous nous rencontrer afin que vous m’aidiez à préparer le concours» s’est transformée en « pourrions-nous nous rencontrer afin que vous m’aidiez à préparer le couscous !... » :-).

2/ Un saxophoniste espagnol souhaite terminer son mail par une formulation amicale pas trop formelle. Il a sans doute dû trouver ce que les français s’écrivent entre amis proches et/ou en famille « je t’embrasse ».

Par je ne sais quel tour de passe-passe grammatical, le très affectueux « je t’embrasse » est malheureusement devenu…« je te baise » :-D

Du couscous et du sexe. Elle est pas belle la vie ?

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